Episode 1 ' Ahmed Souab, l'empêcheur de juger en rondC'était prévisible, on l'avait même écrit. Et pourtant, ça reste révoltant. Jeudi 22 mai 2025, la chambre d'accusation a tranché : Ahmed Souab ne retrouvera pas la lumière du jour. Elle a rejeté la demande de libération présentée par sa défense. Il restera en détention, à titre préventif. Préventif de quoi, on ne sait pas trop. Peut-être de ses idées. Peut-être de son intégrité. Peut-être, surtout, de l'embarras qu'il inflige à un pouvoir qui ne supporte plus ni la critique ni les souvenirs gênants.
Ahmed Souab, c'est un peu comme ce miroir qu'on cache sous un drap : il ne sert à rien tant qu'on ne le regarde pas, mais il continue de refléter. Il reflète une époque où la magistrature avait encore des hommes debout. Il reflète une carrière passée à dire le droit, même quand ça ne plaisait pas aux puissants du moment. Il reflète, aujourd'hui, l'effondrement d'un système judiciaire mis au pas, assigné à la docilité.
On ne reproche rien de bien clair à Ahmed Souab. D'ailleurs, le dossier est aussi creux que l'indépendance du parquet. Mais il a parlé. Il a critiqué. Il a dénoncé les dérives. Pire, il l'a fait avec des arguments juridiques, des textes, des décisions de cours, des principes constitutionnels. Bref, tout ce qui donne de l'urticaire à ceux qui préfèrent les slogans au droit.
Alors il fallait le faire taire. Et comme on ne peut pas bâillonner un homme libre, on l'enferme. C'est plus simple. C'est plus propre. Et ça permet aux communicants du régime de continuer à parler de « justice indépendante » sans éclater de rire.
Le pire, c'est que tout le monde savait. Ses soutiens le savaient. Ses collègues le savaient. Même ses ennemis le savaient. L'espoir d'une libération était mince. Mais on y croyait un peu, par réflexe. Comme on croit, un soir d'orage, que le tonnerre finira par se taire. Erreur. Il tonne encore. Et le silence des juges résonne comme un acquiescement.
Ce régime n'aime pas les Souab. Il préfère les silencieux, les serviles, les transparents. Ceux qu'on croise dans les couloirs, qui saluent en regardant leurs chaussures. Ceux qui signent sans lire. Ceux qui jugent sans trembler, mais pas pour condamner l'injustice : pour lui obéir.
Ahmed Souab, lui, fait tache. Une tache de probité dans un costume trop serré de république autoritaire. Une tache de mémoire dans un présent amnésique. Une tache de droit dans un pays où le décret a remplacé la loi.
Mais voilà : le système peut l'enfermer, il ne peut pas l'effacer. Il est en prison, mais il dérange encore. Il ne parle plus, mais on continue de l'écouter. Et c'est peut-être ça, la vraie victoire.
Episode 2 ' La sous-traitance est morte, vive le chômage !
Dans la nuit du mardi 20 au mercredi 21 mai 2025, pendant que la moitié des Tunisiens dormaient et que l'autre moitié s'efforçait d'oublier la réalité avec un vieux feuilleton turc, 121 députés ont voté une « loi historique ». Pas un seul contre. Quatre abstentions à peine. Le genre de score qu'on réserve en général aux articles de la Constitution nord-coréenne.
Le texte ' Une révolution, paraît-il. Interdiction de la sous-traitance. Fin des CDD. Place au CDI pour tous, tout de suite, sans détour. À en croire Kaïs Saïed, nous venons de tourner la page du capitalisme sauvage pour entrer dans l'âge d'or de la dignité salariale. L'histoire ne dit pas si les députés ont chanté l'hymne national en se tenant par la main après le vote, mais on ne serait pas surpris.
Car l'enthousiasme est total ' à Carthage. Le communiqué de la présidence, publié hier à 3h41 du matin (l'heure préférée des insomniaques inspirés), nous l'assure : « la joie est partout ». Vraiment ' Partout ' À moins que « partout » ne soit un petit salon feutré du Palais présidentiel.
Sur le terrain, c'est une autre musique. Une mélodie grinçante, entonnée par ceux qu'on prétend sauver. Il suffit de lire le témoignage relayé par Mehrez Belhassen ' ce diable d'influenceur qui a l'outrecuidance de faire parler la réalité. Il raconte l'histoire d'une société de sous-traitance spécialisée dans la sécurité. Elle va mettre la clé sous la porte. Pas par chantage. Par logique.
Ses clients ' Des banques. Son personnel ' Des centaines de vigiles. L'espoir, pour eux, c'était de devenir enfin titulaires. "Banquiers", dit l'un, avec la sincérité de celui qui croit encore à l'ascenseur social. Mais les banques ont répondu poliment : « Merci, mais non merci. On a des caméras. Et des assurances. Et un peu de bon sens aussi. »
La scène résume tout : l'idéologie s'est cognée au mur de la réalité. Le régime croit abolir la précarité par décret. En réalité, il abolit les postes. Car une entreprise rationnelle n'embauche pas un temps plein pour un besoin ponctuel. Ce n'est pas de la cruauté. C'est de l'économie.
Imposer le CDI à tout-va, c'est comme forcer un restaurateur à engager un violoniste à plein temps sous prétexte qu'il en avait besoin une fois, pour l'anniversaire d'un client. Résultat : plus d'anniversaire, plus de client, plus de resto.
Mais il paraît que c'est un progrès. Un progrès de ceux qui ne signent jamais de fiches de paie, mais rédigent des discours. Un progrès de salon, de pupitre, de micros officiels.
Sur le terrain, la loi est une devinette : qu'est-ce qui est pire qu'un contrat précaire ' Pas de contrat du tout.
Mais que les vigiles se rassurent. S'ils perdent leur emploi, ils pourront toujours relire le discours de Kaïs Saïed. C'est gratuit, disponible en ligne, et rédigé dans un langage si pur que même le chômage en devient poétique.
Episode 3 ' Harvardistan, dernière frontière avant l'expulsion
L'université Harvard, bastion mondial de l'élite intellectuelle, temple de la pensée libre, se retrouve aujourd'hui menacée comme une vulgaire fac de province. L'administration Trump a sorti l'artillerie lourde : retrait du droit d'accueillir des étudiants étrangers, révocation immédiate du programme SEVIS, ultimatum de 72 heures et demande d'un audit façon inquisition numérique. À ce rythme, il ne manque plus qu'un test ADN à l'entrée du campus.
Pourquoi tant de haine ' Parce que Harvard ose résister. Parce qu'elle refuse d'expulser sur commande. Parce qu'elle n'a pas voulu livrer les listings, les vidéos, les mots, les silences, les origines et les idées de ses étudiants étrangers. En d'autres termes, parce qu'elle tient encore debout.
Trump, jamais avare de punchlines, la décrit comme une « institution antisémite d'extrême gauche ». Un « foutoir progressiste ». Une menace pour la démocratie. Lui qui jongle entre les dons du Qatar et les accusations de collusion chinoise trouve soudain en Harvard le bouc émissaire idéal. Et comme toujours, les étudiants étrangers payent l'addition : 6 800 jeunes sommés de dégager.
L'université la plus riche des Etats-Unis peut se défendre. Sur le plan judiciaire. Sur le plan médiatique. Mais sur le plan humain ' Là, elle vacille. Les visages sont inquiets. Les toges de cérémonie pourraient bien rester suspendues. Et les diplômes ' Peut-être remis par correspondance. À condition de ne pas habiter à Gaza, Pékin ou Tunis.
Ce qu'on reproche à Harvard, ce n'est pas d'avoir échoué. C'est d'avoir résisté. De ne pas s'être alignée. D'avoir dit non. Dans un monde où l'on exige des institutions qu'elles soient à genoux, Harvard a eu le culot de rester debout.
Mais rassurons-nous : la liberté académique est toujours sacrée. Sauf quand elle dérange. Sauf quand elle vient d'un étudiant étranger. Et surtout, sauf quand elle ne vote pas Trump.
Posté Le : 24/05/2025
Posté par : infos-tunisie
Source : www.businessnews.com.tn