Souad Feki-Boussarsar place le vivier originel de l'extrémisme au niveau de la famille ; là où la domination d'un père obtus et l'effacement d'une mère neutralisée par les traditions sèment les graines de l'ignorance et de l'intolérance. Elle dépeint alors un microcosme aliéné, propice aux déviations. Pourtant, l'auteur semble convaincue que la vie trouve toujours une voie pour retourner à son point d'équilibre.Un «Borj» à Sfax, dans le sud de la Tunisie ; bâtiment typique de la région, dans un monde rural où la symbiose entre les êtres humains, les animaux domestiques et la nature auraient dû porter cette famille vers une sérénité toute naturelle, si l'on ose dire. Seulement, c'est sans compter avec le comportement du père totalement obtus, ne retenant que la surface d'un savoir religieux ravagé par l'accumulation d'interprétations de bouche à oreille, sans cet approfondissement de l'étude qui en révèle le sens. Une ignorance qui installe à demeure la psychose de la peur de l'interdit (le «Haram») et qui dicte une attitude inflexible, imperméable à toute ouverture, y compris dans les comportements les plus bénins de tous les jours. La scène où la petite Souad, surprise en train de chanter et giflée à toute volée en dit long là-dessus.L'héritage du pèreEn vérité, l'auteur montre que le «Haram» est porteur d'une dualité dans le terme. D'un côté, le sens évoqué par l'interdit/illicite qui englobe tout ce que la religion musulmane abhorre au plus haut point et qui ne sort pas des considérations du bon sens : ne pas voler, ne pas mentir, ne pas trahir, ne pas boire de vin... De l'autre côté, c'est le sens sacré/inviolable que renferment de nombreux symboles : Coran, mosquées, mois, jours...Ce n'est sûrement pas de cette oreille que l'entend le père et la vie devient ainsi une épreuve au sein de cette famille ; épreuve qui grandit de jour en jour jusqu'à entraîner progressivement l'un des fils, Salah, qui a pratiquement tout pris de la 'personnalité' du père, vers le durcissement qui le conduit à ne plus concevoir la religion que comme un énorme cantonnement interdisant toute ouverture. Ratant ses études, il se forge un caractère vicié dangereusement extrême mais qu'il ne parvient pas à imposer à son frère cadet, Ahmed, plutôt largement inspiré par le caractère de sa mère.C'est le voisin, Mahmoud, qui adopte progressivement l'attitude et les positions de Salah, à l'étonnement de Souad, la petite s'ur, qui lui voyait des qualités réelles, aussi bien dans sa nature ouverte que dans la réussite de ses études.L'héritage de la mèreFaisant écho à la dualité dans le vocable «Haram», Souad Feki-Boussarsar lui oppose ainsi la dualité installée ainsi dans la famille. Elle trace alors une ligne de démarcation, invisible mais bien réelle, entre Ahmed et sa s'ur Souad (la narratrice) qui font Duo, d'un côté, et Salah (leur frère) et le fils des voisins, Mahmoud, qui forment un second Duo, de l'autre côté.Le roman part alors dans deux sens diamétralement opposés où les uns finissent par faire leurs études en France et goûtent à l'Europe des lumières, et où les autres font le parcours des extrémistes jusqu'en Afghanistan pour combattre auprès de chefs charismatiques et plus radicaux qu'eux-mêmes contre l'occupant soviétique. Un engagement corps et âme où les premiers trouvent rapidement leur équilibre et tirent le meilleur parti d'eux-mêmes et des autres. Quant aux seconds, ils passent par les épreuves les plus douloureuses avant de découvrir que leurs chefs, qu'ils élevaient quasiment au rang du sacré, n'étaient en fin de compte que des barons de guerre sans piété et n'ayant pour seul seigneur que le profit sous toutes ses formes.Les deux parties se retrouvent après des années, prenant conscience que s'ils avaient eu une chance avec l'influence si néfaste du père, c'est grâce à la mère et si la famille ne se trouve pas, en fin de compte, complètement perdue, c'est que le caractère fondamentalement enjoué de la mère parvient quand même à peser dans la balance.Haram, 130p., mouture arabePar Souad Feki-BoussarsarEditions Arabauthors, 2016Disponible à la librairie Al-Kitab, Tunis.
Posté Le : 07/11/2016
Posté par : infos-tunisie
Source : www.lapresse.tn