Par Dr Rejeb HAJI«Mieux vaut une victoire sans un grand stratège qu'un triomphe de stratégie dans la défaite» (Georges Clemenceau)Avec la nomination du nouveau Premier ministre, Youssef Chahed, comme chef du nouveau gouvernement d'union nationale, tout le monde médite sur la vie des ministres, même celle du premier d'entre eux. Voilà un homme sans expérience politique ni gouvernementale qui doit simultanément absorber un lourd héritage. A titre indicatif, il hérite d'une loi de finances 2016 mal ficelée à son origine, en cours d'exécution pour l'année en cours, nécessitant une urgente actualisation. Il doit affronter un mécontentement populaire généralisé dû à un manque de vision et de stratégie des précédents gouvernants, choisis à la hâte, pour satisfaire les quatre partis politiques de la coalition. Il trouve un chantier ouvert sur plusieurs fronts avec un syndicat grognant, exigeant et rebelle, aux trousses, avec des doléances immédiates. Même si ces doléances sont légitimes dans leur essence, la situation du pays nécessite qu'on les renvoie pour des dates ultérieures. Quant au pouvoir législatif, c'est avec un parlement réduit à une présence fluctuante autour de 120 députés alors que les élus sont au nombre de 217 qu'il doit composer. Accablée de projets de lois, cafouillant entre séances plénières et commissions de conciliations, l'Assemblée est peu représentative dans sa composition actuelle et ses ténors explosent, de toute part. Par un populisme extravagant, parlant au nom du peuple et pour le peuple, représentant en fait une opposition destructive, sans programmes et sans projets, oubliant même qu'ils étaient élus, selon une loi électorale contestable dans ses principes. Quant à l'économie, c'est là que le bât blesse. Elle est au bord de l'asphyxie où l'endettement pour payer les salaires devient la règle. Les comptes de l'Etat sont également au rouge et les agents en surnombre. Le dinar, image de l'économie, flotte au gré des marchés et affronte des perspectives peu reluisantes puisque de gros remboursements de la dette commencent à échoir dès 2017. Le Premier ministre doit encore faire face à des pourvoyeurs de fonds qui s'installent dans nos lieux de souveraineté : à la Banque centrale, au ministère des Affaires étrangères et même au Parlement. Ces derniers veulent s'assurer au plus près du suivi de leur argent, alors faut-il le rappeler que les gouvernants successifs étaient incapables de créer un groupe d'étude officiel sur la dette pour» ne payer que la légitime». Au nom de la loi sur les associations et les partis politiques, le pays en a vu fleurir une flopée d'origine douteuse. Créé à la pelle, le contrôle strict de leur financement et de leur activité est souvent absent. Pourtant dans ce contexte alarmant, des rumeurs circulent que le nouveau gouvernement qui se dessine est à composantes de coalition de partis politiques, à l'identique du précédent, sinon pire. Comment expliquer alors que certains y reviennent alors qu'ils étaient aux commandes et à l'origine de la débâcle économique, sociale et environnementale du pays' Quant aux partis politiques, certains cherchent à tirer profit et à se démarquer de leur partenaire d'antan. Les «nahdhaouis», eux, se préparent, dans l'ombre, à revenir en force dans les responsabilités, malgré l'échec de la politique turque qu'ils soutiennent à bras le corps. Leur parti est disposé à subir toutes les avanies, plutôt que de quitter le gouvernement. Ils se sont d'ailleurs contentés du peu dans l'ancienne coalition! Ils redoutent aujourd'hui qu'un divorce avec Nida et ses composantes consacre leur marginalisation croissante dans le pays, malgré la démonstration de force d'argent et d'organisation lors de leur dernier congrès. Certains de leurs leaders anxieux s'accrochent comme le naufragé au radeau. Tout plutôt que l'exil intérieur, en attendant que l'aggravation de la crise ou quelque évènement imprévu vienne à la rescousse de leur idéologie exténuée, à l'origine d'une constitution qui a démontré ses limites et ses insuffisances. Même si on les oblige à se contenter du peu, ils attendent des jours meilleurs. L'équipe gouvernementale précédente était, en fait, hétérogène avec des binationaux appelés à la rescousse qui sont redevables de leurs illusions. Ce ne sont pas les réalités qui comptent pour eux, mais leurs images, leurs anticipations et leurs communications qui priment. Pour eux et pour tous les prétendants, le sauf-conduit gouvernemental est une porte d'honorabilité et de succès futur !Comment notre pays en est arrivé là' Qui a tiré les marrons du feu' Non je n'ai pas de réponses. Quelques certitudes tout au plus, affirmées çà et là, par les gouvernants eux-mêmes et souvent par la presse. Cette liberté de la presse, un acquis précieux de la révolution qu'il faut protéger en répondant à une question simple: la liberté de qui et de faire quoi' Aux erreurs et aux excès des revanchards qui se sont octroyés des responsabilités et des fortunes que ni le militantisme en faveur du pays, ni leur indépendance vis-à- vis de l'Etranger ne militent en faveur de leur promotion. Les déclarations de patrimoine, en haut lieu, sont mises en sourdine! A cela, se sont ajoutés les effets d'une doctrine d'essence libérale exigeant des programmes d'ajustement structurel à effets immédiats. Notre pays qui vit en état de quasi-banqueroute et l'année de 2017 ne s'annonce pas de bon augure avec des remboursements de dettes à leur plus haut niveau. Le pouvoir politique est confié aux lobbys. Chacun savait, au sein des états-majors des grandes banques occidentales, du FMI, de la BAD, de la BEI que la situation du pays se dégradait depuis 2010 et que la corruption se propageait à grande échelle et frappait tous les secteurs d'activité... Mais la Tunisie était la coqueluche des prêteurs, elle a réussi à sauver les meubles, à court terme, grâce à sa stabilité politique et au paiement de ses dettes toujours dans les délais prévus. Par une alliance de circonstance, contre nature et conflictuelle, l'échiquier politique s'est réduit à deux partenaires principaux jouant « gagnant-gagnant »: Ennahdha pour un certificat de bonnes vies et m'urs, Nida pour une reconnaissance et une légitimité. A ce sujet, il faut raison garder et se souvenir de La Fontaine «tel est pris qui croyait prendre»! Si Ennahdha, fortement structuré, peut supporter une cure d'amaigrissement et décline quelque peu par ses divisions internes, toujours soigneusement gardées et toujours réfutées, l'appareil de Nida n'a ni l'ancienneté, ni la structure, ni la discipline nécessaires de taire ses divisions. Son concepteur a laissé la clé sous la porte. Il s'en est suivi des luttes acharnées de légitimité pour la conquête d'un pouvoir aux abois par des politiques non professionnels. C'est un autre danger imminent qui guette un pays caractérisé par une mosaïque de partis et d'associations, aux financements occultes et aux statuts peu conformes à la loi en vigueur dans le pays.Cinq années de galère où se sont succédé des gouvernants sans aucune expérience et dont la majeure partie de leur vie passée dans les prisons puisque condamnés à tort ou à raison et seule la justice peut en dire plus et élucider les zones d'ombre! Ils ont fait irruption dans l'espace public sans y être préparés. Le prix à payer de l'ignorance, ajouté à celui de l'arrogance des incompétents est un lourd tribut payé à notre révolution commune. Au cours de ces dernières années, la corruption a augmenté, les assassinats politiques sont apparus et le terrorisme s'est internationalisé. La mauvaise gestion, l'absence de feuille de route et le peu de projets réalisables ont été à l'origine de nos déboires.Tels sont des rappels à la décharge du nouveau venu de la Place de la Kasbah. Nous sommes prêts à les étayer et à les argumenter chiffres officiels en main! Nous avons dénoncé dans nos écrits déjà parus (De la révolution ...tout un programme Chronologies 2011-2014 et ( ) les boulevards ouverts par les conservateurs et nous avons appelé à la lucidité et au courage politique pour contrecarrer leurs projets.Mais aujourd'hui, le défi est tout autre. Le président avait le choix entre une certaine continuité avec Habib Essid et le choc de la nouveauté. Il a fini par céder à cette dernière alternative: un jeune pour conquérir l'opinion et se réconcilier avec la majorité des Tunisiens. Au nouvel arrivant, un bilan objectif l'aiderait à cerner les difficultés. Il faut qu'il change de trajectoire et gouverne sans état d'âme. Un traitement de choc pour arrêter la déprime et relancer l'espoir lui est dicté, situation oblige! Un sérieux coup de frein sur les salaires et les revendications serait une mesure de salut public! Le pays est à l'écoute et dans l'attente d'un ballon d'oxygène pour lui apporter un soutien mais pas un chèque en blanc qui conduirait souvent au désastre et personne ne le souhaite pour notre pays. Puissent les querelles de ménage ne pas se terminer en divorce et les séances d'écoute par «tout ça pour ça»! Puisse-t-il écouter ceux qui ont réussi et non le contraire ! Un symbole fort de la séparation des pouvoirs, un engagement exemplaire du refus du cumul de mandats, une déclaration du patrimoine, une interdiction, comme en Algérie, pour les binationaux d'occuper les hauts postes dans l'Administration, une disparition des « porte-parole », un directeur de cabinet choisi parmi les cadres de l'Administration et un nombre restreint de conseillers autour d'un chef de cabinet dans des départements dont le nombre ne dépasserait pas la quinzaine. Ce sont des propositions à creuser pour gouverner autrement, afin de renouer avec la confiance qui demeure le fondement de la croissance et de la prospérité!R.H.
Posté Le : 14/08/2016
Posté par : infos-tunisie
Source : www.lapresse.tn