Par Tahar LABASSI(*)L'enseignement supérieur ne semble pas susciter les débats qu'on suit sur la sécurité, l'économie, la justice ou l'emploi. Toutefois, il me semble que l'enseignement est au c'ur de toutes ces priorités et surtout le problème du chômage qui touche, entre autres, à la sécurité et au terrorisme. L'article vise à proposer des réformes rapides que le nouveau ministre devrait entamer dès la prochaine rentrée.Il faudrait avouer que tous les acteurs et surtout les présidents des universités n'ont pas réussi à faire de la réforme de l'enseignement supérieur une priorité nationale. L'apathie des présidents des universités ' pourtant élus, ce qui leur donne une légitimité ' n'a pas aidé à aller dans le sens d'une réforme du système. Ils étaient frileux, et ont manqué d'audace. Les conseils d'universités qu'ils présidaient n'ont fait que gérer le quotidien, avis concernant les nouvelles filières, titularisation, etc. Cette apathie n'a pas aidé les ministres à aller dans le sens des réformes.1. Réformer la réforme LMDL'une des priorités, c'est réformer la réforme LMD. Tous les pays européens qui ont souscrit à ce régime LMD ont entamé à fur et à mesure des réformes de ce nouveau système. En Tunisie, d'abord l'entêtement d'un ministre, Lazhar Bououni, qui a empêché toute réforme, puis venu 2011 et la valse des ministres qui n'ont pas eu le temps de travailler dans la sérénité. Les propositions, y compris celles émanant des départements au sein du ministère qui a organisé des dizaines de séminaires, ont abouti à des recommandations. Il est temps de dépoussiérer tout ça et de voir ce qui est faisable à court terme, c'est-à-dire septembre 2016, par décrets ministériels.2. Réformer le mode de gestion et revoir la carte universitaireLa répartition, le mode de gestion et les prérogatives des universités sont à revoir. Des instituts devraient être fermés et des départements qui devraient être rassemblés. Encore une fois les propositions émanant des conseils des universités, des conseils scientifiques et de quelques voix d'universitaires outrés par la situation dans laquelle se trouvent nos universités, sont restées lettre morte. Le nouveau ministre devrait passer quelques nuits à lire ces propositions et décider de ce qui devrait être fait à partir de septembre 2016. Le département des affaires juridiques devrait préparer les décrets ministériels dans ce sens.Il est vraiment dommage que les ordonnateurs de dépenses (présidents des universités, doyens, directeurs) n'arrivent pas à dépenser le budget alloué par l'Etat. On est au huitième mois de l'année budgétaire et quelques institutions n'ont même pas dépensé 40% de leur budget. Pourquoi ' Parce que changer les rideaux en lambeaux de la salle de lecture de la bibliothèque est un parcours du combattant. Trois devis, ouverture des plis, défendre la demande devant la commission des achats, etc. Ce mode de gestion paralyse l'université. Plusieurs universitaires ont cessé d'inviter des professeurs visiteurs, parce qu'ils n'arrivent pas à les payer à temps. Il faut préparer un dossier des mois à l'avance. Dans le cas de l'enseignement supérieur, la pauvreté n'est pas due au manque de moyens, mais plutôt à une mauvaise gouvernance. A partir de septembre 2016, le nouveau ministre devrait déléguer quelques prérogatives aux présidents des universités et aux doyens. Comment faire ' Les lois en vigueur ne le permettent pas, il faut commencer par changer les lois. Un ministre qui va atttendre que les lois changent ne va rien faire. Il faut qu'il trouve les moyens «juridiques», et il y en a, pour contourner les lois qui font obstruction à des changements qui, selon lui, sont dans l'intérêt de l'université et de la nation.3. Impunité et absence d'évaluationCombattre l'impunité et impliquer le syndicat dans un travail de redressement de l'université passe nécessairement par une amélioration du niveau de vie des universitaires, mais, en contrepartie, ces derniers devraient accepter d'être évalués sur leur rendement dans le domaine de l'encadrement et de la recherche. On doit penser à un système qui récompense l'effort et la production scientifique et pénalise l'indifférence. Par exemple, plus d'heures d'enseignement pour les enseignants qui ne font pas de la recherche. Un meilleur classement de nos universités passe par un nouveau système d'évaluation. On pourrait viser la 90e place d'ici deux années si on s'y met sérieusement à partir de septembre 2016.4. Le rôle de l'universitéVenons-en maintenant à l'idée très répandue que le rôle de l'université est de former en vue d'être employé. Je ne reviendrai pas aux origines des universités des Grecs, en passant par les Arabes. Le discours selon lequel l'université est le lieu de «la pensée désintéressé » ne passe plus. C'est la mondialisation, avec son lot de marchandisation du savoir, qui a fait que d'un coup l'enseignant est devenu un pourvoyeur de service et l'étudiant un client. Soit. On ne peut rien contre ce fléau. Comment survivre «avec» ce fléau 'Revenons sur terre. L'un des objectifs du système LMD, c'est garantir une meilleure employabilité. On a créé des licences appliquées à tout bout de champ : licence appliquée en anglais des affaires. Quelles affaires, on ne sait pas. Comment corriger cette dérive qui continue malheureusement ' D'abord arrêter, à partir de septembre 2017 (maintenant c'est trop tard, les bacheliers de 2016 ont déjà été orientés vers ces filières bidons), la formation dans les licences appliquées qui n'ont pas de raison d'être.Créer des formations après études des besoins du marché de travail. Impliquer les employeurs potentiels dans la formation et dans les stages et signer des conventions dans ce sens. Les licences co-construites sont une bonne idée. La formation des instituteurs et des professeurs par les écoles normales selon les besoins du ministère de l'Education est une bonne chose, mais la hâte avec laquelle on a commencé ces licences est une mauvaise option.Toutefois, l'université ne doit pas oublier son rôle fondamental : penser. Il y a des disciplines qui n'ont rien à voir avec le marché du travail. Des équipes de recherche ont besoin de moyens pour concurrencer d'autres équipes de recherche en Australie, Inde, Etats-Unis, sur des thématiques en mathématiques théoriques, en thermodynamique ou en catalyse. Aux Etats-Unis c'est «The national science foundation», un organisme fédéral qui finance le quart des projets de recherche fondamentale/théorique en sciences pures et sociales. Le NSF reçoit 40.000 projets chaque année, 11.000 sont acceptés.5. Le financementL'état doit continuer à assumer son rôle dans le financement des projets qui n'ont pas un impact direct à court ou moyen terme sur l'industrie ou l'économie du pays. Qui va financer la recherche sur le suicide dans les quartiers populaires en Tunisie ' L'Etat doit aussi continuer à financer la recherche dans des domaines très pointus à l'Institut Pasteur, l'Institut de neurologie, de greffe, de mécanique quantique, etc. Il y a de très bonnes équipes de recherche qui peinent à trouver des financements et qui survivent grâce à des projets de coopération, surtout avec des laboratoires de recherche français, et qui parfois sont réduits à faire de la sous-traitance. La souveraineté, c'est aussi dans ces domaines méconnus, où de vrais militants peinent tous les jours, hiver comme été, ne prennent pas de vacances et essaient d'être à la hauteur des standards internationaux, parfois avec des moyens qui manquent et une administration qui traîne le pied pour réparer un climatiseur ou pour acheter un logiciel.6. AgirLes problèmes ont été définis à maintes reprises. Les universitaires commencent à s'impatienter, à chercher des solutions individuelles (heures sup., expertise, bureaux d'études) à fuir vers les pays du Golfe. Ils ne le font pas de gaieté de c'ur, ils ne quitteraient pas la Tunisie si les conditions étaient bonnes. Les Marocains ne font pas de coopération, leur situation est bonne et ne sentent pas le besoin de partir. Il y a ceux qui ont désespéré et ceux qui ont démissionné. Ils propagent de mauvais comportements chez les jeunes. Un mal qui ronge l'université et qui est plus dangereux que tous les autres maux.Il faudrait agir dès la rentrée prochaine. Le ministre va être jugé sur ses premières décisions. Si elles vont dans le sens souhaité par la communauté, il trouvera soutien et enthousiasme. Si au contraire, il va tomber dans le piège des commissions, sous-commissions qui se réunissent dans des hôtels 5 étoiles pour discuter de ce qu'on sait déjà, il va échouer, comme ont échoué ceux qui l'ont précédé.T.L.*(Professeur universitaire, ancien chef de cabinet du ministre de l'Enseignement supérieur)
Posté Le : 16/08/2016
Posté par : infos-tunisie
Source : www.lapresse.tn