Le Centre international Hédi-Nouira de prospective et d'études pour le développement a élaboré, tout récemment, grâce à une équipe de compétences, un plan de redressement économique pour les années 2018-2019, présenté au président de la République, et dont La Presse a eu l'exclusivité de dévoiler les principales orientations. Sophien Bennaceur, l'un des acteurs de cette équipe, fait le topo sur ce document.C'est la première fois que la scène économique nationale assiste à une mobilisation aussi importante d'experts. Quelles en sont réellement les raisons '
Depuis quelque temps, on a eu l'impression que l'Etat, en raison d'une situation alarmante, est devenu paralysé et surtout incapable de réagir, encore moins de faire les bons choix. C'était donc de notre devoir de tirer immédiatement la sonnette d'alarme et essayer d'aider notre pays à retrouver ses repères et une meilleure visibilité qui puissent lui permettre d'agir avec beaucoup plus de certitude.
Ce qui est encore plus grave, c'est que cette paralysie était quelque peu généralisée aussi bien au niveau économique que social et politique. Et il y avait surtout un déficit de décisions en raison notamment d'un conflit politique très clair et qui prend à chaque fois une dimension beaucoup plus importante.
Et l'un des problèmes majeurs était justement d'identifier les priorités nationales et surtout séparer l'urgent de l'essentiel.
Le problème, c'est qu'on n'a pas réussi à mettre en place une méthodologie de travail lisible, ce qui explique les scénarios peu fiables mis en place. Aujourd'hui, c'est la vraie crise.
Ce qui inquiète réellement, c'est que la situation économique, comme on l'a déjà soulevé sur ces mêmes colonnes, s'aggrave d'une année à l'autre. Entre 2010 et 2017, tous les indicateurs ont chuté significativement. On rappelle ainsi que la croissance économique qui a chuté de 3,5% en 2010 à 1,9% en 2017, un déficit budgétaire du PIB de 6,1%, alors qu'il était de 1,1% seulement, une évolution inquiétante de la dette publique dont le taux a grimpé de 41 à 70% entre 2010 et 2017.
On a assisté aussi à un dérapage inquiétant des dépenses publiques, dont la part dans le PIB a progressé de 28,5% en 2010 à 35% en 2017, alors que le seuil de 30% est considéré comme une ligne rouge, une dépréciation alarmante du dinar qui se situe désormais à des niveaux inédits, à une aggravation sans précédent du taux d'inflation qui est désormais de 7,6% et qui risque, d'ici peu, de se situer aux alentours de 10%, une moyenne lourde de conséquences, et l'évolution spectaculaire de la masse salariale au niveau de la fonction publique qui s'est située en 2017 à 13.7 milliards de dinars contre 6.4 en 2010
Ce qui est encore pire, c'est qu'on ne trouve aucun indicateur économique réel qui pourrait supposer un début de relance, notamment sur le plan des investissements privés dans les PME ou dans les grandes entreprises, on peut attester de l'échec du modèle économique actuel.
Cela est d'autant plus vrai que selon les normes, l'argent qu'on demande pour l'investissement privé devrait dépasser les 25 milliards de dollars par an. On est encore très loin de ce montant.
Ce qui atteste de l'incapacité de s'entourer d'un bon dispositif de création de richesses qui nous permettrait de prétendre à une croissance forte et durable et à défaut d'une réaction sérieuse et une politique d'analyse d'impact permanente des projets et des programmes engagés, cette situation alarmante risque de durer longtemps.
Dans votre document, vous avez parlé de réformes en profondeur. Quels en sont les grands axes '
Désormais, toutes les structures et organisations nationales doivent impérativement changer leur méthode de travail.
Il est nécessaire de se libérer de l'idéologique et passer au management par objectif. C'est-à-dire qu'il faut absolument agir à partir de contrats-programmes bien planifiés qui doivent tenir compte de trois grandes réformes.
D'abord les réformes structurelles qui s'inscrivent dans le chapitre des propriétés essentielles et donc stratégiques. De telles réformes doivent être opérées sur une période allant de 10 à 20 ans.
On trouve ensuite les réformes sociales qui exigent un exercice réel avec le peuple et les institutions. Cela suppose certainement la valorisation de l'économie sociale et solidaire à travers l'élargissement des chances de création de richesses à toutes les échelles sociales. Comprendre qu'il est nécessaire de mettre en place de véritables ascenseurs sociaux fiables qui garantissent à toutes les catégories la chance réelle de créer, même progressivement, leurs propres richesses. Cette orientation est tout à fait logique, surtout que le taux de chômage est en train de suivre une tendance haussière spectaculaire
Le troisième volet des réformes devrait porter sur les urgences et cela devrait s'opérer au niveau monétaire et financier.
Aujourd'hui, il est temps de trouver les outils nécessaires pour remotiver les banques tunisiennes et les sensibiliser à investir réellement dans les PME et l'économie solidaire et sociale.
Il est tout à fait illogique de voir les profits annuels spectaculaires des banques, des profits records alors que l'économie tunisienne est en récession technique.
Justement, nos banques, au lieu d'investir dans l'économie réelle et aider à la croissance, se contentent actuellement d'acheter des bons de trésor avec un TMM exorbitant et ne font que gagner de l'argent par le placement.
D'un autre côté, la nouvelle augmentation du TMM est totalement désavantageuse pour l'économie. Pour cent dinars de dette, on est appelé à rembourser un complément de 30 dinars.
Et cela affecterait systématiquement le pouvoir d'achat du citoyen qui serait amené ainsi à réduire sa consommation pour payer cette charge supplémentaire.
Et là, c'est bien un nouveau frein à la croissance. Le problème au niveau de nos décideurs, c'est qu'ils continuent malheureusement à prendre des décisions monétaires isolées, alors qu'elles devraient être bien intégrées. Sans parler, comme on l'a déjà évoqué, de l'absence d'analyse d'impact.
Le gouvernement est-il assez outillé pour implémenter ce plan '
Aujourd'hui, pour espérer réellement sauver la situation, du moins ralentir l'hémorragie actuelle, il faut dépasser le conflit politique et créer une véritable unité économique. C'est-à-dire, se mobiliser pour mettre en place une économie de salut public.
Et le plan de redressement économique de 2018-2019 répond parfaitement à cette tendance, puisqu'il traite surtout des urgences nationales.
Il suppose, en effet, la mise en place d'une équipe spécialisée qui aurait pour mission essentiellement l'amélioration de l'image de la Tunisie pour en faire tout un label, en sensibilisant notamment les agences de notation sur ce que notre pays a fait et est en train de faire, et l'engagement de négociations sérieuses sur la place financière internationale pour le rééchelonnement ou encore la vente de la dette tunisienne. On entend par là, la mise en place d'une réelle task force de diplomatie économique outillée de tout un programme de marketing positif.
Le plan suppose de créer également une équipe spéciale pour l'implémentation du plan de redressement.
Et pour réussir cette implémentation, il faut d'abord s'entourer d'un gouvernement restreint, composé de pôles d'exécution spécialisés. Une telle réorganisation aurait pour mérite de réduire significativement la bureaucratie au niveau des décisions administratives qui constituent généralement un blocage au progrès économique.
De même, il est nécessaire aujourd'hui d'imposer la qualité au niveau du leadership en associant et impliquant surtout nos compétences. Des personnes qualifiées et expérimentées.
D'un autre côté, la révision de notre politique monétaire est désormais incontournable, notamment au niveau de la Banque centrale. Le plan propose ainsi une amnistie fiscale pour améliorer le niveau des caisses nationales.
Les Tunisiens devraient avoir droit à des comptes en devises, pour soutenir nos réserves et surtout stabiliser le dinar.
Il faut également revoir nos importations et éviter toutes celles qui pourraient menacer le produit national, notamment les importations turques et asiatiques. Il est nécessaire même d'appliquer la force majeure.
En somme, l'on peut dire qu'il existe des moyens concrets et efficaces pour stopper le danger qui guette notre pays et qui est dû essentiellement à une défaillance au niveau de la prise de décisions, au manque de leadership, à l'absence d'expérience, et une méthodologie de travail dépassée.
Et ce sont ces mêmes facteurs qui ont affecté le capital confiance de la Tunisie auprès des instances internationales. Justement, au lendemain de la révolution, l'élan de soutien et de solidarité international était impressionnant mais on n'a malheureusement pas su l'exploiter et le capitaliser.
Posté Le : 30/07/2018
Posté par : infos-tunisie
Source : www.lapresse.tn